Charles était long, Christophe aussi.
Charles avait une éloquence grandiloquente, Christophe était un taiseux.
Ainsi, le cabinet vétérinaire de M. et Me Millot se situait en bas de la longue avenue du Grand Charles, celle du Perreux.
Ces deux là, et c'est bien du couple dont il s'agit, avait acquis de source sûre le parler animal: on voyait en guise de diplôme surnuméraire, dépasser de la poche de leur blouse, pas très discrètement d'ailleurs, les moustaches de Garfield et le poil des oreilles de Milou.
Christophe palpait, auscultait et prenait la température rectale de Java, ma chienne terrier, qui, du coup, ne la faisait plus, la java, du moins momentanément.
Christophe m'apparaissait comme un Merlin, grimoires rangés derrière son bureau, fioles et remèdes à prescrire sur ordonnance.
Hélas, nous perdîmes un jour ce professionnel talentueux, absorbé par un trou noir de la sidéralité humaine.
Jocelyne, seule à la barre, sans aucune comparaison avec le capitaine Haddock, officiait, sans bordée de jurons, du moins audibles, donnant soins, par dessus le marché, aux maîtres souvent démunis.
Il y avait du soleil dans ce cabinet qu'aucune fenêtre pourtant ne charmait.
Le années passant, Jocelyne et moi en vînmes, côté jardin, à déclarer une amitié de bon augure, de part le lien périgordin, que nous tressâmes donc, de noir et de blanc, mais aussi chacune délayant la couleur de son Périgord avec celle de l'autre.
Il y eut des jours difficiles pour moi et l'accueil à La Borie, refuge de Jocelyne et Christophe, reste un souvenir émouvant et reconnaissant tandis que Jocelyne, de façon plus prosaïque, en retiendrait surtout le fait qu'arroser les plantes au jet d'eau pouvait s'avérer un exercice agaçant. Il faut dire que, de son côté, Grignols accueillait Alba...
Christophe m'intimidait toujours autant. Il avait cette manière d'écouter de façon profonde, le regard ne vous fixant pas, Puis, soudain, la pensée jaillissait, d'airain, fine, humoristique, pertinente, selon. En tous cas, jamais banale et validant l'écoute et l'attention portée à l'autre.
Je me sentais petite devant ce couple que j'admirais. A l'intérieur de cette maison, les murs de pierre et les objets d'art chinés reflétaient l'entente, le respect, l'amour, la bienveillance et bien sûr l'intelligence et la culture. Ce joli site, calme, éloigné du tumulte, me ravissait et me faisait oublier mon cœur en berne.
Christophe, allait continuer son chemin vers une certaine spatialité, ses connaissances et sa dextérité l'entraînant vers des challenges cubistes, toujours renouvelés au gré de ses trouvailles, sans jamais renoncer à la difficulté, en performant les réparations, plus doué qu'un addict au puzzle 3D. Son univers s'étendait à ses pieds, palpable, visualisable. Et, toujours présent, ce besoin de réparer l'inanimé pour redonner mouvement, action, destination.
Alors, il eut fallu qu'il soit son propre réparateur quand les maladies se sont succédé, terriblement fragilisantes et anxiogènes. Et là encore, je salue ce Christophe fort, dont certains traitements très dosés et éprouvants n'affectaient que peu ou rarement sa constitution. Mais la Maladie était vraiment en embuscade, elle ne reculerait plus...
Je dis merci à Christophe d'avoir été au monde de façon si singulière, parfois déroutante et finalement si attachante.
Son absence écorne de crêpe noir notre présence fragile, souligne ce trou noir abstrait que le quotidien voile.
Cher Christophe, permettez-moi simplement de vous confier à Dieu avant que de prononcer ce difficile au-revoir.